De passage à Bruxelles il y a quelques semaines,
Saverio Costanzo
surprend en ces premiers rayons de soleil printaniers. Jeune
réalisateur acclamé avec
Private en
2004, il apparaît sûr de lui, enthousiaste sur le
cinéma et désabusé politiquement. Et
son discours contre l'Eglise apparaît en décalage
avec l'austérité de son
In memoria di me,
présenté l'année dernière
en Compétition à Berlin.
Pourquoi avoir choisi ce
thème original mais difficile du noviciat ?
C'est un sujet très contemporain. Le film parle de
l'idéologie, de la religion, de politique, de leur
mélange. Aujourd'hui, le fondamentalisme est partout, et pas
seulement dans l'islam. Il existe aussi dans la religion catholique.
Etes-vous croyant ?
Non. Je crois que je ne crois pas, même si, parfois, il
m'arrive de ressentir la grâce en moi. Mais c'est autre
chose, c'est quelque chose de privé. Le sujet du film, c'est
justement la lutte entre une recherche spirituelle personnelle et
l'idéologie de l'institution. Tous les films sont
politiques, mais spécifiquement celui-ci. En Italie,
l'Eglise a une vraie présence. Andrea est dans une
institution très puissante. La dernière
conversation qu'épie Andrea entre son condisciple Zana et le
père supérieur, est tirée de "La
légende du Grand Inquisiteur" de Dostoïevski, l'un
des romans les plus politiques qui ait jamais été
écrit. Le père dit ne pas faire confiance aux
gens parce qu'ils ne savent pas comment aimer, qu'ils doivent donc
être guidés. Il réaffirme le
rôle de l'Eglise de médiateur des paroles de
Jésus.
Pourtant, le film
apparaît plutôt respectueux de l'Institution...
Si j'avais fait une critique ouverte d'une institution à
laquelle je n'appartiens pas, je dirais ceci est bien, ceci est mal.
Mais je ne veux pas juger. Si on juge, on devient comme le
prêtre du "Grand Inquisiteur" ou comme le père
supérieur du film.
Pourquoi un
monastère jésuite ?
C'est un peu par hasard. Le film vient d'une méditation
personnelle que j'ai faite avec des jésuites et s'inspire
d'un livre sur le jésuitisme. Aujourd'hui, les
jésuites ne sont plus aussi puissants dans l'Eglise qu'ils
ont pu l'être, mais ils représentent bien son
esprit de controverse. On ne peut pas discuter avec un
jésuite, on ne peut pas le comprendre.
Qu'avez-vous ressenti
durant cette retraite spirituelle ?
Cette méditation intérieure m'a
été très utile. Et j'ai
pensé que c'était très
cinématographique, plein d'images.
Cette quête
spirituelle, universelle finalement, est-elle une métaphore
pour parler du monde aujourd'hui ?
On ne fait pas des films sans savoir ce qui se passe autour de nous.
Tout film est politique, mais ne doit pas nécessairement
être strictement politique. Sinon, on fait une chronique, du
journalisme. Le fait qu'on fasse un film comme ça en 2008
est la preuve que notre société est en crise.
Sinon, on ne verrait pas des gens renoncer à leur
liberté pour s'enfermer dans un endroit qui ressemble
à une prison. Ils se libèrent
d'eux-mêmes pour aller dans ce qui ressemble à une
prison. Tout le monde ne peut pas comprendre leur geste, mais si l'on
possède ce côté pervers en soi, on peut
y arriver. Mais je crois qu'un film comme "In memoria di me" n'aurait
pas pu être fait il y a 30 ans.
Avez-vous peur du retour
du religieux, aux Etats-Unis notamment ?
Bien sûr, parce qu'il ne s'agit souvent pas d'une recherche
spirituelle, mais bien d'une idéologie politique. C'est ce
choix politique qui m'inquiète, car la religion doit
être un choix spirituel. Religion et spiritualité
vont ensemble, mais sont aussi de parfaits contraires. Le
problème, c'est quand la religion devient une
idéologie politique. Et à ce retour à
l'idéologie que l'on assiste aujourd'hui depuis la chute du
communisme, avec la mort d'un rêve d'une
société différente. Ce qui vient
remplir ce vide aujourd'hui, c'est un retour des idéologies
politiques.
Pourquoi avoir choisi San
Giorgio Maggiore ?
C'est une île, un endroit reculé, qui ressemble
presque plus à un décor de science-fiction
qu'à un monastère. Dès que j'ai vu ce
corridor, j'ai su que c'était là que je voulais
tourner. Pour Andrea, cela représente l'endroit
où il se perd. Au début, les tonalités
du corridor sont bleues, à la fin, elles sont rouges,
oranges. La température a changé, comme Andrea...
Les scènes de
délations sont très impressionnantes...
Quand on entre dans une communauté, il faut en accepter les
règles. La dénonciation existe dans beaucoup de
communautés, mais ce n'est pas si impressionnant finalement.
Ça arrive tout le temps dans notre vie de tous les jours !
Avec "Private", vous
abordiez la situation israélo-palestinienne, vous avez
tourné un documentaire sur la communauté
italienne de New York... Quelle est la ligne de force entre ces films a
priori différents ?
Tous se passent dans un lieu unique : un bar à Brooklyn, une
chambre en Israël et un monastère ici. Le
cinéma, c'est, pour moi, une façon de lutter pour
sortir de la prison dans laquelle je suis, pour exprimer une
liberté que je ressens en moi. Le cinéma doit
faire ressentir quelque chose aux gens.
There Will Be Blood
est l'exemple parfait de ce que doit être un film : une
expérience, une catharsis; il n'y a plus de
pensée, juste des sensations. Aujourd'hui, on est
à une période où il faut ressentir
quelque chose avant tout. C'est ce que j'ai essayé de faire
dans "In memoria di me", faire un film que l'on puisse ressentir avant
de le comprendre.
Hubert Heyrendt -
La Libre Belgique