Film en tout point inégal, Sleepers se scinde en trois parties diversement digestes. Premier volet du triptyque : une évocation nuancée du New York de la fin des années 60, assez proche des premières minutes du Goodfellas de Scorsese, croquant au gré des quatre cent coups d'une petite bande de gamins turbulents la vie du quartier populaire de Hell's Kitchen, esquissant avec justesse les relations avec le père Bobby (une ancienne petite frappe, interprétée par De Niro), les parents qui se tapent dessus sans songer une seconde à la séparation (le mariage, c'est sacré), les parties de base-ball et de basket de rue, les premiers petits boulots pour la maffia, la bronzette sur les terrasses d'immeubles... Insouciance et gravité s'entrelacent habilement, aux blagues infantiles répond une violence étouffée mais bien réelle (scènes de coups derrière les portes, coups de feu résonnant hors champ, corrections familiales se terminant sur un lit d'hôpital). Jusqu'au jour où la bonne blague (les quatre amis volent à un vendeur de hot-dog son attirail roulant...) vire à l'accident gore (...qui, lâché par mégarde dans une bouche de métro, dévale l'escalier et écrabouille un usager contre le mur carrelé de la station). Narration assez libre, chromos ensoleillés, détails savoureux : au bout d'une demi-heure, le film a atteint son pic. Avant de piquer du nez... Bloc temporel suivant : le séjour à la maison de correction de Wilkinson, cauchemar éveillé qui plonge nos jeunes héros dans un univers impitoyable, où les humiliations (manger la purée à même le sol) se muent très vite en sévices sexuels, dispensés à la chaîne par un quatuor de matons pervers emmenés par un Kevin Bacon plus antipathique que jamais. Pour aborder ce sujet délicat (variante pédophile du viol en milieu carcéral), Levinson ne trouve rien de mieux que de surstyliser. Noir et blanc, distorsions de la bande son, travellings heurtés le long de souterrains glauques, on en passe et des pires : le réalisateur manie sa caméra comme une truelle, empile les métaphores bateaux sur un lit de clichés. On n'aime pas beaucoup enfiler le costume de conscience morale à qui on ne la fait pas, mais on s'interroge sincèrement : qu'est-ce qui pousse un cinéaste à se coltiner une problématique aussi casse-gueule s'il n'a strictement rien à dire sur la question ? Vient enfin un long épilogue appartenant au genre périlleux du film de procès. Le hasard a placé l'ex-gardien chef sur la route de deux de ses anciennes victimes, qui le butent de sang-froid. Entamée, la vengeance se poursuivra dans (et hors) des prétoires : l'un des quatre amis, devenu avocat, met au point un plan 'diabolique' qui, hélas, ne tient absolument pas la route puisqu'il se fonde sur un a priori d'une naïveté ou d'une débilité confondantes : en Amérique, un témoin qui jure sur la Bible ne ment jamais (!!!!). Ainsi, lorsque l'on demande à un ancien gardien, venu en simple témoin, si des viols étaient commis à Wilkinson, celui-ci craque d'une seule pièce et se met à pleurnicher : c'est quasiment dans la seconde qu'il passe aux aveux ! Détail horripilant qui brise net la mécanique d'un scénario qui avait semblé jusque-là correctement troussé. En conclusion : un portrait désespérant du genre humain, une oeuvre informe et boursouflée, avec ses bons moments, ses mauvaises idées et ses tentations démagogiques, un thriller qui tient un moment en haleine mais qui, au final, éprouve les pires difficultés à retomber sur ses pattes. |