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Versailles

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Rendre visibles les exclus du système - interview de Pierre Schöller (Versailles)
 


Présent à Bruxelles en début d'été pour présenter son premier long métrage de cinéma au Festival du film européen de Bruxelles (où il a décroché le Prix BeTV), Pierre Schöller a refait le déplacement il y a quelques jours. C'est un homme à la quarantaine toujours jeune et serein que l'on rencontre dans un salon VIP de la RTBF, alors qu'il s'apprête à participer en direct à l'émission "Culture Club" sur la Première. Serein, car le vrai coup de sang, il l'a eu quelques mois plus tôt, lors de son passage sur la Croisette pour défendre Versailles dans la section Un Certain Regard.


Cette confrontation de clochards et d'un symbole comme le château de Versailles est tirée de la réalité...

Ça a commencé dans les années 60 dans les bois tout autour de la Pièce d'eau. Il y a aussi des gens qui y ont un jardin potager, des jeunes qui viennent là pour être tranquilles, pour boire des coups. C'est un endroit en marge de Versailles qui s'est transformé en lieu de cabanes, de campements, même s'il y en a très peu.

Avez-vous rencontré certains de ces "campeurs" ?

Oui, mais les personnages du film ne sont pas du tout inspirés de leur propre vie. Ce n'est que le décor. La dramaturgie du film est là, dans cette confrontation entre la plus grande pauvreté et une image de grandeur, d'apothéose politique, historique de la France qui est ce château.

La France est-elle en train de régresser socialement ?

Il est très clair que la pauvreté revient. Il y a une fragilité des conditions de vie qui s'étend, que ce soit sur le logement, la santé, l'éducation. Cette pauvreté gagne, rentre dans le corps social, vient à l'école, à l'hôpital. C'est notamment ce que l'on appelle les travailleurs pauvres. Ce n'est pas lié à l'immigration; ce sont aussi les étudiants qui ne peuvent plus se loger, qui vivent dans des campings... Il m'a semblé fort de parler du lien social, du lien à la société, à la richesse. Damien, Nina et les autres sont des êtres qui, seuls, seraient perdus. Ils tiennent parce qu'ils font de bonnes rencontres.

La réaction de l'un et l'autre est pourtant différente face à la misère...

Damien a tiré les conclusions de sa propre expérience. Il vit dans le seul endroit où il peut vivre. Il a survécu à la drogue, à la prison et il a trouvé son propre équilibre, sa vitalité, sa sérénité là-bas. Ce n'est pas un retour à la nature; c'est plutôt une retraite. Il n'a pas cherché à vivre à la marge; c'est simplement là qu'il est bien. Sa vie n'est pas possible où il est né; elle est possible ailleurs, et c'est cet ailleurs qui l'habite. Nina, c'est une autre histoire. C'est quelqu'un qui n'a jamais eu une vie décente, qui n'a jamais été regardée avec amour ou considération depuis qu'elle est née. Or, on ne peut pas vivre comme ça, sinon dans la peur, le rejet. Les mains tendues, elle ne vient pas les prendre, elle les mord. En même temps, c'est une force de courage, c'est une espèce de louve avec son enfant; ce n'est pas une mauvaise mère, une mère indigne. Damien lui montre qu'elle peut encore avoir une part de décision sur sa vie...

La réalité montrée par le film est très âpre...

Oui. Mais ce qui m'a semblé fort, c'était de montrer cette réalité à travers une histoire, une intimité, des relations émotionnelles. On n'est pas là pour constater une noirceur et être complaisant. Les personnages gardent leur force, leur dignité.

Quel a été votre travail préparatoire pour aborder cette réalité ?

J'ai un peu enquêté, j'ai travaillé aux Restos du Coeur pendant un an. Il y a une approche du réel assez directe. Après, le travail, c'est de remettre en scène ce réel.

Qualifieriez-vous votre cinéma de cinéma social ?

Non, c'est un mélodrame, une expérience de cinéma qui fait intervenir la lumière, le jeu des comédiens, l'émotion, où la fiction et l'imaginaire sont très forts. On est loin des statistiques, du fait divers ou du fait d'actualité. La réalité est un point d'appui, une antichambre. Dans les avant-premières, j'ai découvert que les gens étaient touchés par des gens qu'ils pensaient ne plus regarder. Mais on ne triche pas sur ce qu'ils sont, on n'en fait ni des anges ni des victimes. Ils se dépatouillent avec leur vie. Ils sont capables de tendresse, de dureté, de lucidité, comme chacun d'entre nous.

Ce qui est surprenant dans le film, c'est la cohabitation entre une approche très réaliste et un côté presque lyrique avec cet enfant sauvage, cet homme des bois...

Il y a un aspect conte. C'est une confiance dans le cinéma, dans le fait qu'il peut abriter toutes ces choses-là. Il y a du spectaculaire, des mouvements de récit, une énergie dramatique... Ce sont surtout des personnages forts, interprétés par des comédiens forts. Il n'y avait qu'à les suivre dans leur destin.

Comment avez-vous travaillé avec Guillaume Depardieu, impressionnant ?

Il y avait une relation de grande confiance et d'estime entre Guillaume et Damien; on essayait de lui donner vie du mieux qu'on pouvait. J'ai aimé sa générosité de jeu, la patience qu'il a eue avec l'enfant, son intelligence sur le plateau. Je pense notamment à la scène où il joue avec de vrais marginaux. Il les comprend. A un moment, il m'a vraiment bluffé, car il s'est mis en retrait pour laisser toute la place à quelqu'un qui avait quelque chose à dire.


Hubert Heyrendt - La Libre Belgique
 
 
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