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Un conte de Noël

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Retour à Roubaix pour Arnaud Desplechin : entretien (Un conte de noël)
 


"L'essentiel de mon activité, c'est d'être un spectateur. Et je vais au cinéma pour mieux vivre. Sur l'écran, c'est mieux arrangé que dans la vie. C'est plus intéressant, plus intense. Il y a toujours un aller et retour de part et d'autre de l'écran. Je suis bien là, à cet endroit : c'est un endroit agréable à habiter pour comprendre et me réapproprier les choses." Voilà comment Arnaud Desplechin définit son rapport au cinéma. Quant à son rapport au public, il reste problématique. Idolâtré par la critique parisienne, il n'existait guère au-delà, jusqu'à Rois et Reine. Un conte de Noël devrait l'aider à élargir son audience.


Les prénoms, Abel et Junon, sont-ils des clefs pour aborder le film ?

Ce sont des noms plus faciles pour identifier les personnages. Car ce sont des personnages, c'est un film. Bien sûr, Abel, c'est la Bible, mais c'est aussi le nom du personnage de Jean-Paul Roussillon dans "Rois et Reine". Et cela me permet d'approfondir le personnage. Quant à Junon, c'est un nom très amusant. Et facile à retenir pour les enfants. Vous pensez sans doute à Junon, la femme de Zeus, mais on pourrait penser aussi à "Junon et le paon", le film d'Hitchcock, mais aussi le film de John Ford avec lequel "Un conte..." a beaucoup de rapports. Alors, oui, les prénoms sont des clefs qui permettent d'élargir le propos de façon ludique, mais ils ne cachent pas de secrets.

Après "Rois et Reine", " Un conte de Noël", c'est un peu "Dieu et déesse".

(Rires). Oui, car ils ne sont pas comme nous, ce sont des grandes gueules.

Et puis, une mère qui n'aime pas ses enfants, ce n'est pas très humain.

C'est une sorte de libération, vous ne trouvez pas ? Dans les films de l'âge d'or, les enfants sont ennuyeux. Avez-vous déjà vu Cary Grant en père ? Jamais. Clark Gable au milieu d'enfants ? Non plus. Le héros d'un film ne doit pas avoir d'enfant. C'est quand le cinéma est devenu plus réaliste, dans les années 70, que les enfants ont envahi l'écran. Moi, ça m'ennuie, car les enfants ne sont pas sexy. Alors, ici, j'ai voulu aller plus loin, montrer que des enfants, c'est de l'embarras.

Et tourner une scène où Mathieu Amalric tombe à plat, sans même se protéger avec les bras, est-ce de l'embarras ? Comment avez-vous procédé ?

C'est un secret (rires). Mais Mathieu est un acteur très physique. Ce n'est pas par hasard si on lui a proposé le rôle du méchant dans le James Bond. Il est tout à fait capable de jouer à la Buster Keaton.

Peut-on considérer "Un conte de Noël" comme votre film de la maturité ?

C'est difficile d'estimer sa maturité. Moi, je me sens totalement immature. Je pense, en revanche, que depuis "La sentinelle", le public est devenu plus mature et accepte davantage mes films. Et leur longueur. De toute façon, les longs films existent depuis le muet. Je ne crois pas à l'étalon de 1h20 - 1h30. A la question d'un journaliste: "Quel est le mot que vous détestez vraiment ?" Scorsese avait répondu: "Lent (slow)." "Et celui que vous préférez ?" Il avait répondu : "Vitesse (speed)." Je partage son avis; l'important n'est pas la longueur mais la vitesse. Et il y a plusieurs films dans "Un conte...", c'est une saga. L'épopée de la famille Vuillard, racontée en 2h30, c'est rapide. En télé, on en ferait six épisodes d'une heure, mais je ne pourrais pas le faire, cela m'ennuierait.

Une saga avec beaucoup de haine, de rancoeur, de détestation.

Non. Prenez Abel, j'aime beaucoup la façon dont il aime sa femme. C'est vrai qu'il est brutal avec ses enfants, on a l'impression qu'il n'aime que celui qui est mort. Mais j'aime sa façon d'être amoureux. Pour lui, la femme doit être aimée et sa femme adore être aimée comme elle est aimée par son mari. Généralement, on s'aime, l'un aime l'autre, et inversement. Pas dans ce couple : l'un aime et l'autre reçoit cet amour. Et cela fonctionne.

Les acteurs sont-ils des instruments ?

Des interprètes, plutôt. On peut écrire une musique pour un instrument, mais le musicien l'interprète avec son talent. Et c'est vrai que je suis très attentif aux voix : la voix cassée de Roussillon, la voix speedée de Catherine Deneuve, la voix hurlante de Mathieu. Chaque voix a un son et mon job est de veiller à ce qu'elles sonnent bien ensemble. Mais ce sont des musiciens, pas des instruments.

Le film se passe à Roubaix, avez-vous vu "Bienvenue chez les Ch'tis" ?

Non, mais le film est-il si loin du mien ? Tout ce que je sais, c'est que les personnages ont un accent. Les miens n'en ont pas, parce que je ne me sens pas à l'aise avec cela. J'aime entendre un accent dans les films étrangers, mais pas dans les films français. C'est même une des choses que je chéris dans le cinéma français, cette neutralité, pas d'accent, pas de caractéristiques ethniques. Mais, de toute manière, les caractéristiques françaises ne m'intéressent pas. Je n'ai pas d'intérêt pour la bouffe, je déteste la chanson française, je ne connais pas les différentes régions de France; ce n'est pas ma culture, je me sens davantage anglo-saxon.

Fernand Denis - La Libre Belgique
 
 
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