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Julia

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Le rêve américain d'Erick Zonca (Julia)
 


Si Julia est reparti bredouille de la Berlinale en février dernier, ce n'en était pas moins l'un des films les plus attendus du festival. En témoignait l'impatience de la presse internationale à rencontrer Erick Zonca. C'est qu'à Berlin comme ailleurs, tout le monde se souvient du passage sur la Croisette de son premier long métrage La vie rêvée des anges qui, en 1998, permettait à Elodie Bouchez et Natacha Régnier de décrocher le prix d'interprétation féminine. Succès critique comme public, le film a marqué de son empreinte le cinéma français.

Pourtant, depuis, plus rien ou presque, sinon Le petit voleur, tourné pour Arte en 2000 et qui révélait Nicolas Duvauchelle. Comment expliquer une absence si longue ? "L'écriture a duré cinq ans et puis, on a mis quatre ans à réunir le financement. On ne trouvait l'argent ni en France ni aux Etats-Unis. C'est un film américain, sans acteur français; c'est difficile pour un producteur français. Et puis, le sujet en a effrayé beaucoup... On n'a finalement pas trouvé un cent aux Etats-Unis. Chez Fine Line, on nous a même dit que c'était un scénario dégoûtant ! On a souvent pensé qu'on n'arriverait pas à faire ce film, mais c'est cette histoire que je voulais raconter. J'étais très attaché à ce personnage dans lequel il y a évidemment une part de moi. On m'a proposé d'autres projets, mais les personnages n'étaient pas aussi intéressants. Et je savais que si je faisais autre chose, je ne reviendrais pas à ce film."

Difficile à accoucher, "Julia" est une sorte de déclaration d'amour d'Erick Zonca au cinéma américain des années 70. "Mon prochain film se déroulera à New York, le suivant à Mexico. Je ne me sens pas si Français, déclare-t-il en anglais, avec un accent frenchy à couper au couteau, aux côtés de sa jeune coscénariste Aude Py qui fait par moments office de traductrice. La fiction en France aujourd'hui ne m'intéresse pas... Moi, j'aime Scorsese, Ferrara, Tarantino. Quand j'étais plus jeune, c'étaient les réalisateurs italiens comme Visconti, Fellini, Ferreri. J'aime le côté physique de leurs films".

Le cinéaste français d'origine italienne ne fait d'ailleurs pas mystère de sa fascination pour les Etats-Unis et pour le rêve américain. "C'est une société très dure dans laquelle vous avez besoin d'argent pour survivre. Pour quelqu'un comme moi, c'est malgré tout très attirant parce qu'il s'agit d'une société emplie de violence, d'inégalités, sans culture, qui produit en même temps d'excellents films... J'ai vécu trois ou quatre ans à New York avant de revenir à Paris. Et même si Los Angeles est une ville très laide, j'en suis pourtant bizarrement nostalgique parfois."

"Julia", c'est, en effet, un peu le rêve américain de Zonca, façon John Cassavetes, dont l'influence est non seulement flagrante mais assumée. "Peut-être pour la façon de jouer avec les paysages, pour l'énergie des acteurs... Mais le film n'est pas un remake de Gloria... C'est l'histoire d'une personne négative, une alcoolique, menteuse, hypocrite, manipulatrice qui va commettre un acte tragique par désespoir et par avidité. Elle sait qu'à 45 ans, dans cette société, une femme seule, sans boulot, a besoin d'argent pour vivre. Mais, à travers ses problèmes, elle va revenir à la vie grâce à cet enfant qu'elle enlève, même si cela reste l'argent qui la fait courir. Elle est plongée dans l'action. Tout se passe si vite que le personnage ou les spectateurs n'ont pas le temps de se dire qu'elle devrait être plus responsable. C'est pourtant ce qui finit par lui arriver."

Au fil de ses errances, Julia, célibataire sans enfant, s'impose, en effet, petit à petit comme une mère. "Je ne voulais pas appuyer trop cette dimension. Pour moi, il s'agissait surtout de montrer un apprentissage de la responsabilité vis-à-vis des autres. A la fin, ce n'est plus juste un gamin pour elle, c'est devenu quelqu'un. Au fur et à mesure, le mensonge construit autour de cet enfant devient une vérité puisqu'elle en vient à affirmer qu'elle est sa mère."

Sa Gena Rowlands des années 2000, Erick Zonca l'a trouvée en Tilda Swinton, simplement exceptionnelle d'intensité. Et la rencontre fut des plus fructueuses, l'un et l'autre étant visiblement sur la même longueur d'onde, même si l'actrice aime présenter son réalisateur comme un animal... "Je ne sais pas quel animal; j'espère qu'elle ne pense pas à un rat... Je crois que c'est un compliment de sa part. Ça veut sans doute dire que je travaille plus à l'instinct qu'avec ma tête." Une tête dans laquelle la comédienne britannique était depuis les prémices de "Julia". "On a pensé à elle dès le début. Je voulais une femme de 40 ans mais flamboyante, bourrée d'énergie. Elle est très grande, a un physique très particulier qui la fait ressembler à un oiseau blessé. Sans en faire trop ni trop peu, elle a très bien su jouer l'insécurité de cette femme qui sait qu'elle vieillit, qui commence à être effrayée d'avoir 45 ans et d'être sans argent. Tilda ne boit jamais, mais elle a parfaitement réussi à agir comme une alcoolique , même quand le personnage est à jeun."

Moteur du récit, l'alcoolisme est sans doute la partie la plus autobiographique du film, le réalisateur ne cachant pas son penchant pour la boisson, même s'il s'est assagi ces dernières années... "J'ai un problème profond et compliqué avec l'alcool. J'ai moi-même participé à des réunions d'alcooliques anonymes... Le point de départ du film vient d'ailleurs de là. Les gens qui y participent sont sobres, parfois depuis 30 ans; ils parlent donc de façon très claire sur cette maladie, de ce par quoi ils sont passés. J'ai été très impressionné par certains récits, comme celui de cet homme qui racontait avoir tué son fils lorsqu'il était saoul. Ou encore cette petite femme d'une cinquantaine d'années confiant qu'elle s'éveillait tous les jours dans le caniveau ou dans le lit d'un inconnu. La seule chose qu'elle ait pu faire pour, au moins, se réveiller chez elle, ce fut de se coucher dans son à lit à 18 h, avec toutes ses bouteilles autour d'elle..."

Hubert Heyrendt, à Berlin - La Libre Belgique
 
 
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