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Calle Santa Fe

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Carmen Castillo, une vie d'engagement : Interview (Calle Sante Fe)
 


Après avoir été expulsée du Chili en 1974, Carmen Castillo s'est finalement installée à Paris en 1977. Depuis, son combat, elle le prolonge comme écrivain et réalisatrice. En 1992, dans La flaca alejandra, elle offrait ainsi la parole, 20 ans après le coup d'Etat chilien, à Maricia Merino, une militante du MIR qui avait, sous la torture, livré nombre de ses compagnons d'armes; tandis qu'elle contait, en 1995, "La véridique légende du sous-commandant Marcos". Présente à Bruxelles, ce dimanche, pour l'avant-première de Calle Santa Fe, Carmen Castillo est une femme belle et engagée, fidèle à ses convictions, mais sans nostalgie...

Quand est née l'idée de faire ce film très personnel ?

Dès que j'ai travaillé sur le récit de la vie des révolutionnaires, j'ai commencé à garder des choses. Mais j'ai été surprise par la quantité d'archives que j'ai trouvées durant les cinq années que j'ai consacrées à ce film. Je suis notamment tombée sur les images de moi, tournées par des télévisions alternatives lors de mon arrivée au Chili en 1987. Cela a nourri mon personnage et l'histoire. On ne peut pas dire que j'avais ce film-là en tête; il est né en 2002 avec le retour dans la rue Santa Fe, avec la prise de conscience que les gestes bons étaient finalement peut-être plus intéressants que le mal. C'est cela qui a déclenché le film, le sens des vies engagées. Mais il a fallu 30 ans de vie, d'expérience politique, de pensée, d'oubli pour se ressouvenir. La mémoire est toujours une construction.

A quel moment vous êtes-vous dit qu'il fallait parler de vous dans ce film ?

Dès le début. Je ne suis pas historienne, biographe, je ne fais pas un film sur Miguel Enriquez ni sur l'histoire du MIR; la seule légitimité que j'ai, c'est à travers moi. C'est donc un film personnel fait avec l'exigence d'être au plus près de la vérité d'une femme, moi, tout en me disant que je risquais le narcissisme à chaque pas... Il fallait que je me travaille moi-même comme personnage, en étant consciente de ce danger pour rendre cela à la fois impudique et pudique à travers la poésie.

Pourquoi avoir choisi d'écrire et de dire la voix off en français et pas en castillan ?

En 1979, j'ai écrit mon livre "Un jour d'octobre" en français. Je commence seulement à écrire en espagnol après ces retrouvailles avec le Chili. C'est comme si j'avais maintenant besoin de raconter l'histoire aux Chiliens, après l'avoir racontée à mes amis en France. Je veux raconter que la vie des révolutionnaires n'a rien d'héroïque, que ce sont des gens simples, ordinaires, qui agissent dans un contexte déterminé. Ce désir est devenu de plus en plus fort parce que le mot "terroriste" a tout contaminé. L'expérience du passé est pour moi une manière de rappeler l'essentiel : résister, c'est créer, ne pas répéter.

Le film semble dire que, paradoxalement, le combat contre l'injustice est plus difficile aujourd'hui qu'il l'était contre la dictature.

Je le crois. Je suis émerveillée par ce qui existe, ces collectifs, ces organisations, dans les campagnes, dans les communautés indiennes du Nord, qui font des actions quotidiennes, pas spectaculaires, mais d'une puissance incroyable. Le système de consommation, de crétinisation, d'endettement est tellement parfait aujourd'hui qu'il est beau de voir renaître le désir de lutter contre l'injustice, de se poser la question de la liberté, de la pensée liée à l'action. C'est minoritaire, à peine visible, mais c'est extraordinaire. Qui aurait pu dire que le zapatisme allait apparaître dans le Mexique de 1994 ?

Sentez-vous une continuité avec votre propre combat ?

Complètement. Même si cela ne s'appelle plus MIR, c'est exactement pareil. Je me suis dit que la mémoire des vaincus était vivante. Nos douleurs, nos rêves font partie de la génération d'aujourd'hui. Je me mets au service de cela. J'ai fait ce film dans le présent, sans nostalgie.

Ce film, financé en partie par de l'argent public chilien, contribue-t-il à amorcer un travail de mémoire au Chili ?

Ce travail de mémoire n'a pas été fait, mais notre exigence que cela soit fait va obliger l'Etat à le faire. L'Ina, qui a coproduit le film, a signé il y a deux ans avec le Chili - comme cela a été fait avec le Cambodge avec le travail de Rithy Panh - une convention d'aide pour digitaliser, archiver et mettre à disposition les documents audiovisuels sur la résistance chilienne. Cet accord n'a pas encore été mis en oeuvre parce qu'il n'y a pas d'argent pour la culture. Mais on se bat pour que cela se fasse.

Pensez-vous toujours qu'une vie sans engagement n'est pas une vie ?

Aujourd'hui, d'autant plus. Avant, cela se faisait naturellement. Dans les années 60, les étudiants de la bourgeoisie travaillaient côte à côte avec ceux de la classe ouvrière ou des poblacíones; il n'y avait pas les ghettos qui existent aujourd'hui. Aujourd'hui, le système dit : l'individu est heureux s'il consomme. Il faut être riche, se plier au modèle transmis par la télévision; le sens n'a plus de sens. Je trouve d'un ennui total d'avoir à consommer et à regarder la télé tout seul avec ce vide permanent à remplir. La vie, ce n'est pas ça; elle se fait avec les autres, les rêves, l'humour.

Hubert Heyrendt - La Libre Belgique
 
 
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