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Interview avec Fatih Akin
Fatih Akin,
l'héritier de Rainer W. Fassbinder.
Pour son entrée en compétition au festival de
Cannes, Fatih Akin
a remporté le prix du Scénario. Beau
résultat, même si certains le voyaient plus haut
dans le palmarès. Car tout en travaillant le même
thème, il s'est remis en cause formellement par rapport au
percutant Gegen die wand.
Et son plaisir de filmer n'a d'égal que celui de parler.
D'ailleurs, l'extinction de voix n'est jamais bien loin.
Quel rapport
entretenez-vous avec Fassbinder ?
J'adore Fassbinder,
parce que c'est un cinéaste de rupture. Maria
Braun est un film qui me bluffe, tant sa vitesse est
incroyable. C'est impressionnant comme il va directement au point. Et,
bien sûr, Tout le monde l'appelle Ali
m'a beaucoup marqué. Fassbinder est une très
grosse influence. Je pense aussi que sa vitesse vient du fait qu'il
savait qu'il n'était pas là pour longtemps, qu'il
allait mourir jeune. Je pense d'ailleurs que certains films furent
tournés trop vite. Ils auraient été
meilleurs avec un peu plus de temps, mais Fassbinder n'avait pas le
temps. Moi, j'ai besoin davantage de temps.
Est-ce pour revendiquer
publiquement cette filiation avec Fassbinder que vous avez
engagé Hanna
Schygulla ?
Ce n'était
pas réfléchi, c'était comme une force
magnétique. Je l'avais rencontrée, voici deux
trois ans, au festival à Belgrade qui lui consacrait une
rétrospective. Je ne la connaissais pas, on nous a
présentés, et dans la minute, je savais - et elle
aussi - qu'on travaillerait un jour ensemble. J'ai écrit le
rôle pour elle, mais pas comme un hommage à
Fassbinder, parce qu'elle est une comédienne exceptionnelle.
"Gegen die wand" a
frappé tout le monde par son style. Pourquoi avez-vous
changé ?
J'ai changé
de style, car je suis à la recherche de mon style. Pour moi,
il était très important que "Gegen die wand" et
"De l'autre côté" ne se ressemblent pas. Il y a
beaucoup moins de musique et beaucoup plus d'acteurs, six personnages
principaux au lieu de deux. Dès lors, la caméra
est plus éloignée des personnages, ils ont plus
d'espace. Il faut dire qu'entre les deux films, je suis devenu
père et cela m'a changé profondément.
Du jour au lendemain, des choses sont devenues plus importantes dans ma
vie. Cela a changé ma personnalité et mon
cinéma s'en ressent, il est moins
déstructuré d'une certaine manière.
Plus émouvant,
aussi.
Je ne veux pas forcer
l'émotion. Je ne peux pas la fabriquer non plus, je n'ai ni
le talent ni la technique comme Spielberg, que j'admire, pour sa
capacité à la faire apparaître, comme
s'il existait un bouton sur lequel il suffirait d'appuyer. Je suis de
l'avis d'un de mes maîtres, Scorsese, il faut tourner des
films sur les choses qu'on connaît. Mon cinéma est
mon identité.
Cette identité
semble évoluer. Dans "Gegen die wand", vous étiez
plus Allemand, dans celui-ci, on vous sent plus Turc.
Il y a du vrai. Plus je
tourne en Turquie, plus je me sens Turc. Je pense qu'à
chaque fois, j'essaie de mieux comprendre la Turquie. Si on compare la
partie allemande du film avec la turque, celle-ci est beaucoup plus
attirante, la lumière est plus belle parce qu'il y a
davantage de soleil. En fait, je connais bien l'Allemagne, j'ai grandi
là-bas, je vis là-bas. Et, forcément,
l'Allemagne ne peut pas nourrir autant ma curiosité que la
Turquie. Ma vision de l'Allemagne est banale alors que la Turquie,
c'est une aventure. C'est comme si vous allez en Argentine, vous ne
verrez pas les choses comme les Argentins. Vous regarderez le
réel argentin avec un certain regard.
Un des thèmes
du film est la mondialisation. A travers l'Allemagne et la Turquie,
j'essaie d'en donner une représentation. Certaines personnes
sont contre la mondialisation, certains de mes amis se battent
énergiquement contre elle. Moi pas, je fais des films sur le
sujet. Je n'ai pas envie de jeter des pierres ni de hurler contre la
police. Je ne suis pas contre la mondialisation, car aujourd'hui, ce
serait être contre les lois de Newton. Il y a des aspects
positifs à la mondialisation.
Mais laissons les gens
discuter. Moi, j'aime discuter. J'ai un avis et il m'est
arrivé de changer. Et changer d'opinion, c'est changer de
regard sur le monde. Il y a deux ans, j'avais une idée sur
l'intégration de la Turquie à l'Europe. Dire oui
ou non, c'est trop facile. Et faire un film, c'est mon moyen de
réfléchir, de trouver ma position, mon avis sur
une question. Mais avec un film, je ne veux forcer personne, ni
émotionnellement ni intellectuellement. Ce n'est pas un film
politique.
Quand je vois mon enfant
jouer avec une boîte, cela peut durer des heures et c'est
amusant à regarder, car on le voit essayer de comprendre
comment ça marche. Je fais la même chose avec mes
films. J'essaie de comprendre comment ça marche. J'essaie de
comprendre comment l'Européen marche, comment le G8 marche,
comment le cinéma marche. Honnêtement. Tout en
essayant de proposer un divertissement. Ma quête de
cinéma, c'est cela, essayer de divertir, essayer de
comprendre.
A Cannes, Fernand Denis - La Libre Belgique
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