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L'Homme sans âge - Youth without youth

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Interview de Francis Ford Coppola
 
Dix ans que Francis Ford Coppola n'avait plus tourné. En Roumanie, il a réalisé "L'homme sans âge", qui tantôt ressemble à un premier film, tantôt à un autoportrait. C'est l'histoire d'un homme qui rajeunit. L'effet Sofia ?

"Je ne savais plus où était ma place dans le cinéma. Je n'avais plus aucune envie de refaire un "divertissement" pour Hollywood. On y répète sans cesse le même film, on n'y tourne plus que des formules, des suites, des remakes. Et on ne me donnait pas les moyens de faire, non pas de des films d'avant-garde mais des films plus personnels. J'ai décidé de me produire moi-même, c'est ainsi que je suis arrivé en Roumanie"

Ce n'est pas un célèbre réalisateur américain qui parle devant nous dans un palace parisien, c'est un poids lourd - quoique, il a déjà pesé plus lourd - disons une icône du 7e Art. On peut le dire. Quand il s'agit d'établir un top 10 des meilleurs films de tous les temps, on y trouve à chaque fois un Coppola, Le Parrain ou Apocalypse Now. Pourtant voilà dix ans que sa filmographie était bloquée à The Rainmaker (L'idéaliste). Mais, on le sait, il n'y a pas que le cinéma dans la vie de Francis, il y a aussi la vigne. Quand il fut ruiné par l'échec de One from the heart (Coup de coeur) en 82, il préféra accepter n'importe quel film de commande plutôt que de la vendre pour rembourser ses 30 millions de dollars de dettes. Son vignoble de la Napa Valley a dû apprécier son attachement et l'a remercié en faisant de lui un richissime viticulteur, écoulant des millions de bouteilles de Pinot noir et de Chardonnay grâce auxquelles, il peut aujourd'hui se financer lui-même et tourner ce qu'il a envie.

"Ce qui m'a accroché dans cette nouvelle de Mircea Eliade, c'est qu'à chaque page, il se passait quelque chose de dingue que je n'avais pas prévu. C'était d'une invention qui n'était pas sans me rappeler l'univers labyrinthique de Borges. J'ai vraiment eu le coup de foudre et c'est dans le livre (NdlR : "Le temps d'un centenaire" - Folio) que j'ai trouvé l'énergie de l'adapter."

Il y a du Borges dans "L'Homme sans âge", mais aussi beaucoup de Coppola dans cette histoire d'un linguiste roumain - d'où cet exil en Roumanie - qui rajeunit miraculeusement après avoir été frappé par la foudre. Il trouve ainsi du temps supplémentaire pour remonter à la source langage. Jouer avec le temps, Coppola aime cela; n'est-ce pas Peggy Sue ? Et aussi remonter un fleuve à la source, n'est-ce pas capitaine Willard ? "J'ai toujours trouvé que le cinéma était approprié pour manipuler le temps. On peut l'arrêter, le projeter dans le futur, le renvoyer dans le passé. Mais ce qui m'a le plus intéressé, c'est la conscience du temps. C'est un défi cinématographique que d'exprimer la vie intérieure, la conscience intérieure. Ce qui est simple, naturel, dans un roman, devient très compliqué à l'écran, car les moyens d'exprimer ce qui est dans la tête du personnage sont beaucoup plus limités. Il y a la voix intérieure, la voix off; il y a le talent quasi magique de certains acteurs qui parviennent avec un regard, un geste, à exprimer leurs sentiments; il y a la les métaphores; il y a les effets de montage qui évoquent le paysage mental. Comme ce film est à la fois rêve et réalité, j'étais confronté à cette difficulté d'essayer de faire sentir cette perception étrange. Dans ce film, j'ai essayé des choses bizarres, décalées. Quand on montre des rêves au cinéma, ils sont toujours flous avec des couleurs roses, bizarres. Pourtant vous savez bien que les rêves ne sont pas comme cela, les rêves sont très réalistes. Alors je les ai filmés de façon réaliste, mais l'image est sens dessus dessous."

Gaminerie ou audace expérimentale ? A chacun de trancher en essayant de gommer à l'esprit le "Francis Ford Coppola Presents". Impossible sans doute, d'autant que le personnage du Dr Matei, qui vit une deuxième jeunesse n'est pas sans rappeler Coppola lui-même. Comme son "héros", il a été frappé par un coup de foudre, sa fille Sofia, l'auteur de Virgin Suicides, de Lost in Translation, de Marie-Antoinette, du film d'auteur pur jus.

"Je suis heureux de ne pas avoir été actif cinématographiquement pendant cette décennie, et de ne pas avoir perturbé les magnifiques débuts de Sofia. Comme tout le monde, on apprend autant de ses enfants, que ce qu'on peut leur apprendre. Sofia m'a nourri. Elle a l'air d'une petite fille, elle a une voix très douce, mais elle est en acier."

Ce que Sofia a réveillé chez son père, c'est en quelque sorte la naïveté, l'excitation, la liberté de ses débuts quand il réalisait Les gens de la pluie en utilisant un camion régie pour tourner n'importe où. Le succès exceptionnel du Parrain, tant public que critique, Coppola le voit aujourd'hui comme une catastrophe qui l'a fait dévier de sa route. Il rêvait d'une carrière d'auteur, de franc-tireur enchaînant les petits films très personnels, et il s'est retrouvé Amiral, à la tête d'énormes budgets pour mener la guerre à la télé avec des mégaproductions : Le Parrain, Apocalypse now, Cotton Club...

"Depuis ma jeunesse, je rêve de mettre en scène un drame poétique à la manière d'Elia Kazan. Je retourne bientôt en Argentine travailler au scénario de mon prochain film Tetro. Ce n'est pas autobiographie, mais je parle de mes sentiments par rapport à la famille. C'est une histoire de père, de fils, de frères qui sont entraînés dans une sorte de compétition créatrice. Et la compétition artistique est un sujet passionnant que je connais parfaitement, nous la pratiquons depuis trois générations chez les Coppola (NdlR : son père, Carmine Coppola, est un compositeur de musique de films). C'est peut-être le film que j'ai toujours eu envie de faire, comme j'en faisais au temps de Conversation secrète et que j'aurais continué à faire, s'il n'y avait pas eu Le parrain.

Envoyé spécial à Paris, Fernand Denis - La Libre Belgique
 
 
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