"
Je ne savais plus
où était ma place dans le cinéma. Je
n'avais plus aucune envie de refaire un "divertissement" pour
Hollywood. On y répète sans cesse le
même film, on n'y tourne plus que des formules, des suites,
des remakes. Et on ne me donnait pas les moyens de faire, non pas de
des films d'avant-garde mais des films plus personnels. J'ai
décidé de me produire moi-même, c'est
ainsi que je suis arrivé en Roumanie"
Ce n'est pas un célèbre réalisateur
américain qui parle devant nous dans un palace parisien,
c'est un poids lourd - quoique, il a déjà
pesé plus lourd - disons une icône du 7e Art. On
peut le dire. Quand il s'agit d'établir un top 10 des
meilleurs films de tous les temps, on y trouve à chaque fois
un
Coppola,
Le Parrain
ou
Apocalypse Now.
Pourtant voilà dix ans que sa filmographie était
bloquée à
The Rainmaker
(L'idéaliste). Mais, on le sait, il n'y a pas que le
cinéma dans la vie de Francis, il y a aussi la vigne. Quand
il fut ruiné par l'échec de
One from the heart
(Coup de coeur) en 82, il préféra accepter
n'importe quel film de commande plutôt que de la vendre pour
rembourser ses 30 millions de dollars de dettes. Son vignoble de la
Napa Valley a dû apprécier son attachement et l'a
remercié en faisant de lui un richissime viticulteur,
écoulant des millions de bouteilles de Pinot noir et de
Chardonnay grâce auxquelles, il peut aujourd'hui se financer
lui-même et tourner ce qu'il a envie.
"
Ce qui m'a
accroché dans cette nouvelle de Mircea Eliade, c'est
qu'à chaque page, il se passait quelque chose de dingue que
je n'avais pas prévu. C'était d'une invention qui
n'était pas sans me rappeler l'univers labyrinthique de
Borges. J'ai vraiment eu le coup de foudre et c'est dans le livre (NdlR
: "Le temps d'un centenaire" - Folio)
que j'ai trouvé
l'énergie de l'adapter."
Il y a du Borges dans "L'Homme sans âge", mais aussi beaucoup
de Coppola dans cette histoire d'un linguiste roumain - d'où
cet exil en Roumanie - qui rajeunit miraculeusement après
avoir été frappé par la foudre. Il
trouve ainsi du temps supplémentaire pour remonter
à la source langage. Jouer avec le temps, Coppola aime cela;
n'est-ce pas Peggy Sue ? Et aussi remonter un fleuve à la
source, n'est-ce pas capitaine Willard ? "
J'ai toujours trouvé
que le cinéma était approprié pour
manipuler le temps. On peut l'arrêter, le projeter dans le
futur, le renvoyer dans le passé. Mais ce qui m'a le plus
intéressé, c'est la conscience du temps. C'est un
défi cinématographique que d'exprimer la vie
intérieure, la conscience intérieure. Ce qui est
simple, naturel, dans un roman, devient très
compliqué à l'écran, car les moyens
d'exprimer ce qui est dans la tête du personnage sont
beaucoup plus limités. Il y a la voix intérieure,
la voix off; il y a le talent quasi magique de certains acteurs qui
parviennent avec un regard, un geste, à exprimer leurs
sentiments; il y a la les métaphores; il y a les effets de
montage qui évoquent le paysage mental. Comme ce film est
à la fois rêve et réalité,
j'étais confronté à cette
difficulté d'essayer de faire sentir cette perception
étrange. Dans ce film, j'ai essayé des choses
bizarres, décalées. Quand on montre des
rêves au cinéma, ils sont toujours flous avec des
couleurs roses, bizarres. Pourtant vous savez bien que les
rêves ne sont pas comme cela, les rêves sont
très réalistes. Alors je les ai filmés
de façon réaliste, mais l'image est sens dessus
dessous."
Gaminerie ou audace expérimentale ? A chacun de trancher en
essayant de gommer à l'esprit le "Francis Ford Coppola
Presents". Impossible sans doute, d'autant que le personnage du Dr
Matei, qui vit une deuxième jeunesse n'est pas sans rappeler
Coppola lui-même. Comme son "héros", il a
été frappé par un coup de foudre, sa
fille
Sofia,
l'auteur de
Virgin Suicides,
de
Lost in Translation,
de
Marie-Antoinette,
du film d'auteur pur jus.
"
Je suis heureux de ne
pas avoir été actif
cinématographiquement pendant cette décennie, et
de ne pas avoir perturbé les magnifiques débuts
de Sofia. Comme tout le monde, on apprend autant de ses enfants, que ce
qu'on peut leur apprendre. Sofia m'a nourri. Elle a l'air d'une petite
fille, elle a une voix très douce, mais elle est en acier."
Ce que Sofia a réveillé chez son père,
c'est en quelque sorte la naïveté, l'excitation, la
liberté de ses débuts quand il
réalisait
Les gens de la pluie
en utilisant un camion régie pour tourner n'importe
où. Le succès exceptionnel du
Parrain, tant public
que critique, Coppola le voit aujourd'hui comme une catastrophe qui l'a
fait dévier de sa route. Il rêvait d'une
carrière d'auteur, de franc-tireur enchaînant les
petits films très personnels, et il s'est
retrouvé Amiral, à la tête
d'énormes budgets pour mener la guerre à la
télé avec des mégaproductions
:
Le Parrain,
Apocalypse now,
Cotton Club...
"Depuis ma jeunesse, je rêve de mettre en scène un
drame poétique à la manière d'
Elia Kazan.
Je retourne bientôt en Argentine travailler au
scénario de mon prochain film
Tetro. Ce n'est pas
autobiographie, mais je parle de mes sentiments par rapport
à la famille. C'est une histoire de père, de
fils, de frères qui sont entraînés dans
une sorte de compétition créatrice. Et la
compétition artistique est un sujet passionnant que je
connais parfaitement, nous la pratiquons depuis trois
générations chez les Coppola (NdlR : son
père, Carmine Coppola, est un compositeur de musique de
films). C'est peut-être le film que j'ai toujours eu envie de
faire, comme j'en faisais au temps de
Conversation secrète
et que j'aurais continué à faire, s'il n'y avait
pas eu
Le parrain.
Envoyé spécial à Paris, Fernand Denis
-
La Libre Belgique